Vers un véhicule autonome 100 % québécois

août 21, 2018 2:31 Publié par Marilyn Remillard Catégorisé dans:

Le Québec a-t-il ce qu’il faut pour devenir un chef de file dans le domaine du transport intelligent et autonome ? Absolument, estiment les observateurs et acteurs de l’industrie. Mais pour arriver à se démarquer sur le vaste échiquier international, c’est vers le transport collectif que la province devrait se tourner.

La voiture autonome ne sera sans doute jamais québécoise, l’industrie automobile canadienne ayant depuis bien longtemps préféré la région des Grands Lacs, en Ontario, à la vallée du Saint-Laurent. Cela ne devrait toutefois pas empêcher les acteurs d’ici de réussir à tirer leur épingle du jeu et à se tailler une place de choix dans cette grande course vers l’autonomisation des transports.

« Nous avons, au Québec, une longue tradition de transport collectif et spécialisé, rappelle Sarah Houde, la directrice générale de Propulsion Québec, la grappe industrielle des transports électriques et intelligents. On peut penser, par exemple, à Bombardier, à Nova Bus ou à Lion, pour ne nommer que ceux-là. Pourquoi ne pas nous appuyer sur cette force industrielle existante — qui est aussi un de nos piliers économiques — pour développer du transport intelligent bien de chez nous ? »

D’autant que les autres technologies nécessaires à l’autonomisation, comme les lidars (des appareils semblables à des radars, mais qui utilisent un faisceau laser plutôt que des ondes radio), les détecteurs ou l’intelligence artificielle, sont également disponibles au Québec, ajoute la gestionnaire. « Même notre sous-sol minier regorge des ressources qui sont utilisées pour fabriquer les batteries. »

2026 : C’est l’horizon que vise Propulsion Québec, la grappe industrielle des transports électriques et intelligents, pour faire du Québec un chef de file mondial dans les domaines du transport intelligent et électrique.

Selon elle, tous ces savoir-faire combinés pourraient permettre, d’ici quelques années, le déploiement d’une navette autonome 100 % québécoise.

« La question n’est pas de savoir si nous serions capables », renchérit Mario Landry, de l’Institut du véhicule innovant, un centre de recherche qui travaille en collaboration avec les petites et moyennes entreprises actives dans ce domaine en pleine ébullition. « Nous avons les compétences et les acteurs clés pour mettre sur pied un véhicule intelligent 100 % québécois. Tout ce qu’il manque, maintenant, c’est l’argent pour le faire. »

Un avis que partage le directeur général du technopôle IVEO, un organisme qui se présente comme un « catalyseur d’innovations » dont l’objectif est d’établir des liens entre les différents acteurs de la mobilité intelligente. « Le Québec n’aura jamais une filière automobile comme l’Ontario, reconnaît Benoît Balmana, qui est à la tête du groupe depuis un peu plus de deux ans. Par contre, notre écosystème est composé de joueurs capables de développer des véhicules uniques qui ont le potentiel de répondre aux enjeux de mobilité d’aujourd’hui avec les technologies de demain. »

Mobilité partagée

C’est donc en misant sur une mobilité partagée que le Québec arriverait à se démarquer, une vision qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle de nombreux chercheurs d’ici et de l’étranger, dont ceux de l’Institut des politiques de transport et de développement, une organisation internationale à but non lucratif, et de l’Université de Californie à Davis.

Dans un rapport publié en mai 2017, ces derniers insistaient, notamment, sur l’importance de la mobilité partagée pour que la révolution de l’autonomisation des transports soit un succès.

12 millions : C’est le nombre de véhicules entièrement autonomes qu’on devrait trouver sur les routes du monde d’ici 2035. À cela devraient aussi s’ajouter plus de 18 millions de véhicules partiellement autonomes.

« À peu près tous les experts s’entendent pour dire que la mobilité du futur doit être collective, lance sans hésitation Sarah Houde, de Propulsion Québec. À l’heure actuelle, nos voitures sont stationnées plus de 90 % du temps, elles nous coûtent cher… Ce n’est pas quelque chose d’agréable en ville. Alors, vous imaginez un monde où on pourrait vraiment s’en passer ? Un monde où on pourrait requérir, sur demande, les services d’une navette autonome ? Ce serait un peu comme avoir un chauffeur privé, une sorte de “cocktail transports” de niveau supérieur. »

« L’idée est que ces véhicules soient offerts en complément du transport collectif traditionnel, renchérit pour sa part Benoît Balmana, d’IVEO, qui travaille avec déjà une quinzaine de municipalités du Québec. De ramener les gens sur le réseau, puis de laisser ce dernier faire son travail. »

Selon lui, ces véhicules intelligents pourraient d’ailleurs permettre enfin aux villes de contourner différents problèmes de mobilité auxquels elles se butent depuis de nombreuses années. On peut ainsi penser aux secteurs mal desservis en raison de la faible densité, à la fréquence en dehors des heures de pointe ou encore au fameux « dernier kilomètre ».

C’est justement ce qui sera testé, en partie, dans le cadre du projet-pilote de Candiac, sur la Rive-Sud de Montréal, et qui sera déployé à la fin du mois d’août, rappelle l’ingénieur de formation.

« Ce projet sur route pourrait bien être un exemple de ce que l’avenir nous réserve. »

Frein réglementaire

Reste maintenant à s’assurer que le cadre réglementaire ne nuise pas à l’implantation de ces projets de transport nouveau genre.

Déjà, les modifications apportées au Code de la sécurité routière, ce printemps, dans le cadre de la plus récente refonte, permettent, depuis, le lancement de différents projets-pilotes de mobilité intelligente. En vertu de la loi, ces derniers doivent toutefois être approuvés à la pièce par le ministre des Transports lui-même.

« Les projets-pilotes nous donnent la possibilité d’effectuer des tests et d’apprendre de nos erreurs, concède Benoît Balmana. On sent une ouverture de la part des pouvoirs publics, mais il faut quand même qu’ils comprennent qu’on ne pourra pas toujours fonctionner par dérogations et par autorisations. Si on veut rester dans la course et devenir un incontournable dans ce secteur d’activités, il va falloir être prêts à adapter nos réglementations. Et on va sans doute devoir le faire plus vite qu’on pense. »

Source : Florence Sara G. Ferraris, Le Devoir,